Chaque jour apporte aux Brésiliens son lot de révélations sur l’affaire de corruption qui entache la compagnie pétrolière nationale Petrobras et les principales entreprises du bâtiment et des travaux publics (BTP). Des chantiers de ces multinationales brésiliennes à l’étranger sont dans le collimateur des enquêteurs. Leur financement par la Banque nationale de développement économique et social (BNDES) menace cette importante institution.

Le scandale prend des allures de séisme aux multiples répliques, qui compromet le second mandat de la présidente Dilma Rousseff et la reprise de la croissance. Dimanche 21 décembre, la présidente a tenté de rassurer l’Amérique latine. Dans un entretien à la presse régionale, elle a affirmé : « Le Brésil ne vit pas une crise de corruption ».

Pourtant, le ministère public a déjà inculpé 36 personnes, la plupart des PDG et cadres dirigeants, pour corruption, blanchiment d’argent et association de malfaiteurs. Ils sont accusés d’avoir constitué un cartel du BTP pour surfacturer les contrats avec Petrobras et verser des pots-de-vin. Ces sommes étaient destinées à financer le Parti des travailleurs (PT, gauche) de Dilma Rousseff et deux formations de la coalition gouvernementale, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB, centre) du vice-président Michel Temer et le Parti progressiste (PP, droite). Des listes d’hommes politiques mis en cause circulent dans la presse. Selon la police fédérale, les malversations dépasseraient les 10 milliards de reais (3 milliards d’euros).

L’enquête s’intéresse à 747 chantiers, dont certains ont été remportés par les Brésiliens dans d’autres pays. Parmi eux figure l’élargissement du port de Mariel, à Cuba, un projet stratégique confié à Odebrecht, numéro un du BTP brésilien. Dilma Rousseff s’est déplacé pour l’inauguration de sa zone portuaire, en janvier 2014, à côté de son homologue cubain, Raul Castro. Il est question aussi d’un gazoduc à Cordoba, en Argentine, sur lequel travaille un autre géant brésilien, OAS.

Opacité de la BNDES

Dans ces deux cas, les travaux ont été financés par la BNDES, une institution dont les ressources rivalisent avec celles de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement. En 2013, le gouvernement avait classé comme secrets tous les documents de la BNDES concernant les crédits accordés à Cuba et à l’Angola, pays réputé pour sa corruption, où Odebrecht est implanté depuis la guerre civile. Ces opérations étaient ainsi soustraites à la nouvelle loi d’accès à l’information adoptée à Brasilia. La Cour des comptes exige d’en connaître le détail, puisque ce sont des fonds publics, mais la BNDES invoque le secret bancaire. La Cour suprême devra trancher. Selon le procureur fédéral Helio Telho Correa Filho, « lorsque la boîte noire de la BNDES sera ouverte », les Brésiliens découvriront un scandale bien plus grave que celui de Petrobras.

Le juge chargé de l’affaire Petrobras-BTP, Sergio Moro, refuse toute instrumentalisation partisane. « La prévention et la répression de la corruption, du crime organisé et du blanchiment d’argent, sont nécessaires pour renforcer les institutions démocratiques et l’Etat de droit, affirme-t-il. Petrobras est elle-même victime des crimes commis. L’investigation et la révélation des malversations peuvent entraîner un coût momentané, mais apporteront des bénéfices plus grands à l’avenir. » En attendant, la valeur en bourse de Petrobras a dégringolé et atteint le niveau d’il y a onze ans, avant la découverte des réserves en eaux profondes connues sous le nom de « pre-sal ».

Candidate socialiste à la présidence aux élections d’octobre, Marina Silva a demandé « le changement de toute la direction de Petrobras, incapable d’éviter ce qui a été fait ». Le procureur général de la République, Rodrigo Janot, a, lui aussi, proposé « le remplacement de toute la direction ». Mais Dilma Rousseff hésite à sacrifier Graça Foster, une proche, qu’elle avait hissé à la tête de Petrobras en février 2012, pour remplacer José Sergio Gabrielli, un fidèle du PT, resté à la présidence de l’entreprise pendant sept ans, un record (2005-2012). Résultat : à en croire un sondage de l’institut Datafolha, 68 % des Brésiliens estiment que la responsabilité de la présidente du Brésil est engagée dans le scandale.

Source : http://america-latina.blog.lemonde.fr